le cas .lacooperative
Je ne comprenais pas bien ce qui se passait à .lacooperative.
Calepin et stylo en mains, j’étais ce qu’on appelle un critique de spectacles pour le quotidien régional. Calepin et stylo en mains, il s’agissait d’aller s’asseoir dans des salles, d’observer ce qu’on y montrait, puis d’en rendre compte sous un certain point de vue, valablement argumenté. Du reste, j’y ai fortement pris goût, et il m’a semblé qu’à la longue je finissais par plutôt bien maîtriser l’exercice.
Mais comment faire à .lacooperative ? Il était rare qu’on y montrât des spectacles. Résidences, recherches, expérimentations s’y déroulaient dans l’amont, l’enfoui, et l’insu, sur des axes transversaux, des périphéries, des strates, situées aux marges, à l’atelier, dans l’émergence, en réseaux du présent connectés sur demain.
J’y ai vu un écrivain noircir ses pages dans les mouvements de danse que des acteurs improvisaient autour de lui. J’y ai vu un acrobate, prince des hauteurs, s’y faire pour plusieurs jours reclus volontaire d’un box-studio, que seule l’électronique reliait au monde. J’y ai vu un danseur latino-américain, frotté de frais à la savante danse contemporaine occidentale, retrouver l’accent sombre et chamarré du cabaret, du travestisme et du strip-tease. J’y ai vu un morceau de nature prélevé et mis sous cloche, grenouilles comprises, soumis à une systématisation poétique de son évolution selon des paramètres écologiques.
J’y ai vu, approché, touché, traversé, senti, soupesé, abordé, des états, des visées, des projets, qui ne font pas des spectacles : des expériences, des expansions, des dérives, sans lesquelles ne pourraient se faire des spectacles. Je n’ai jamais vraiment compris ce qui se passait à .lacooperative. Alors c’était bien. Je ne pouvais jamais manquer de m’y rendre ; laboratoire de promesses, friche remise en cultures, salon en actes où dé-représenter la pensée.
Pas une seconde je n’imagine que seul un pur hasard fortuit fasse se rencontrer sur le calendrier l’extinction de ce lieu, et la forfaiture commise en direction des intermittents du spectacle. Je relis la liste des compagnies et collectifs, de danseurs, performers, musiciens, plasticiens, dont la créativité a trouvé là un jour le toit, l’écoute et les moyens pour s’investir : asphalthéâtre, bertranberranger, brigitte négro, cahin-caha, catherine alvès, comme ça, didier théron, eduard escoffet, emmanuel louisgrand, halo, I.D.E.E., inesperada, konic thtr, labyrinthes, la mobile boutique, laure limongi, le chiendent, les gens du quai, les murs d’aurelle, ludovic pré, michèle murray, mimetic, nocturne, N.Ucollectif, pétrole, phil von, rialto, sigmoon, tire pas la nappe, vincent lahache…
Magique entrelacs de sigles, de patronymes, de néologismes, d’éclats poétiques. En écho, longtemps moi-même je m’obstinais à écrire la Kopé, en lieu et place de .lacooperative. Cette liste joueuse m’évoque la visite d’une pépinière à énigmes. S’y produisait un oxygène sans lequel on étoufferait dans des villes qui ne connaîtraient que le béton des Corum. Avec un K.
Gérard MAYEN